La Scène
"La scène où l'acteur entre est à chaque fois la table de l'espace offerte et nouvelle devant nous : un vide où opérer l'homme – disséminé, épars, déconstruit en paroles faits et gestes, chutes, stations. L'acteur porte l'homme devant lui : il marche sur le plateau apparaissant soudain comme une portée humaine. Mi-bête mi-homme, tigre et dompteur, centaure parlant, moitié d'animal, homme hors de lui – il retourne le corps humain à l'envers, il présente l'homme en anatomie ouverte et en grammaire apparente : tout l'intérieur humain exposé devant nous, offert, sacrifié aux points cardinaux. Chaque fois qu'un acteur entre, de l'homme apparaît tout ouvert et sans aucun sous-entendu humain.
À la fin, plus personne sur scène – mais la figure humaine de l'homme répandue en parole. Nous assistons au théâtre à la passion du langage : l'effusion de la parole a eu lieu devant nous, son offrande. Comme si le langage était le vrai sang. Par la manducation de sa bouche, par le feu de combustion de son système respiratoire, orant et en déséquilibre, victime et sacrificateur, l'acteur est un logophore qui porte son langage comme une anatomie devant soi, qu'il verse, épanche visiblement – c'est l'acteur analphabétique, il détresse les langues, les coud autres, dévide les paroles, déreprésente et disparaît une fois les mots brûlés dans l'air.
Sur la table de la scène, le premier sacrifié c'est le personnage, le deuxième c'est l'acteur, et le troisième c'est toi, spectateur..."
Valère Novarina, janvier 2003